OBTENIR DE L’ARGENT DES INSTITUTIONS INTERNATIONALES, C’EST BIEN ; SAVOIR L’UTILISER AU MIEUX EST ENCORE MIEUX

La nouvelle a été présentée comme une consécration : entre 2019 et 2026, la Mauritanie aurait obtenu de la Banque mondiale autant de financements qu’au cours des six décennies précédentes, soit 1,64 milliard de dollars contre 1,63 milliard entre 1960 et 2019. Le chiffre est probablement exact. C’est le soubassement analytique qui l’appuie et la conclusion qu’on en tire qui ne le sont pas.

1. Ce que mesure réellement le chiffre officiel sublimé

Tout d’abord, il faut se souvenir qu’un engagement de la Banque mondiale n’est ni un montant entièrement versé, ni une réalisation matérielle, ni un résultat obtenu. Il correspond à un financement approuvé, dont le décaissement demeure subordonné à l’entrée en vigueur du projet, à l’exécution de ses différentes activités et au respect des conditions convenues.

Comparer, par ailleurs, les dollars de 2026 à ceux des années 1960, sans tenir compte de l’inflation, de la croissance démographique, de l’augmentation générale du coût des infrastructures, de l’accroissement considérable des ressources de l’Association internationale de développement et de la multiplication des guichets régionaux, sanitaires, climatiques ou de crise, fabrique mécaniquement un « palmarès », un « record » et une autosatisfaction largement factices. Une comparaison rigoureuse devrait intégrer l’ensemble de ces évolutions et raisonner en valeur réelle plutôt qu’en simples montants nominaux cumulés.

D’autant plus que l’essentiel de cette hausse s’explique par des facteurs sur lesquels les gouvernements n’ont guère de prise : l’augmentation des ressources de l’Association internationale de développement, la réponse mondiale à la pandémie et la multiplication de programmes régionaux financés par des guichets distincts. Mobiliser l’intégralité d’une allocation IDA ne constitue donc pas, à elle seule, une preuve de bonne gouvernance ou d’efficacité administrative. Cela peut certes traduire une capacité à préparer et à faire approuver des opérations ; mais cette capacité doit être clairement distinguée de celle, autrement décisive, qui consiste à exécuter effectivement les projets, à décaisser les ressources dans les délais et à les transformer en résultats concrets pour les populations.

2. Le chiffre qu’on préfère taire ou ne pas commenter…

L’information décisive figure pourtant dans la même communication, reléguée à la fin : au 31 août 2026, 805,6 millions de dollars d’engagements restaient à décaisser, principalement dans l’énergie et le numérique. Autrement dit, près de la moitié de ce qui a été obtenu en sept ans n’a pas encore été utilisé. Et c’est là un vieux démon inconjurable qui est loin, très loin d’être le signe d’une gestion performante, à la hauteur des immenses défis auxquels fait face le pays et qui sont au cœur même de nos attentes et demandes de financement. En vérité, c’est le symptôme patent d’une administration qui peine à transformer l’argent disponible en routes, en électricité, en écoles, en santé, en emplois, etc. Le véritable titre de gloire aurait dû être celui-là et nul autre. Car il n’est pas glorieux de bénéficier du financement de programmes dont l’exécution bute sur des réalités d’incompétence administrative… ou de pratiques occultes.

Au moment même où sont écrites ces lignes, une commission d’enquête supposée indépendante planche sur le désastre des incendies qui ont ravagé, les 21 et 22 août 2026, deux postes de transformation de la Somelec. Son rapport est tant attendu. Pendant plusieurs jours, six des neuf communes de Nouakchott et quelque 1,5 million d’habitants ont été privés d’électricité, et plusieurs quartiers renouent aujourd’hui avec la pénombre des délestages, tandis que les causes réelles restent encore dans le brouillard. En tout cas, le Premier ministre a lui-même reconnu que des transformateurs, disjoncteurs et cellules acquis dans le cadre du Programme de développement de Nouakchott n’avaient toujours pas été installés, certains dormant encore dans des entrepôts ou des conteneurs. Du matériel payé et non posé pendant que l’électricité, si vitale, est en souffrance : on ne saurait mieux illustrer l’écart entre l’argent mobilisé et l’argent réellement mis au service des citoyens, pour des raisons liées à l’État lui-même.

De son côté, l’OTI a publié, le 2 septembre, une investigation citoyenne portant notamment sur les conditions d’attribution et d’exécution de certains marchés liés à ces postes. À ce propos, les Mauritaniens attendent des conclusions publiques, complètes et suivies d’effets, et non un rapport de plus rangé dans un tiroir, passant par pertes et profits les sommes importantes investies pour acquérir ce matériel. Quel est le coût réel de ce gâchis pour l’État et pour les ménages ? Où figurera-t-il dans les bilans ?

3. Une vieille habitude : faire des appréciations unilatérales des bailleurs un certificat de bonne conduite

De quoi s’agit-il ? D’un procédé bien rodé : présenter les montants accordés par la Banque mondiale ou le FMI, ou leurs appréciations favorables, comme la preuve que le pays est bien gouverné. Les engagements obtenus deviennent un bilan, les communiqués des bailleurs un satisfecit, et toute interrogation sur l’usage réel des fonds passe pour de la mauvaise foi. Ce raisonnement a un défaut majeur : il déplace le jugement de Nouakchott vers Washington et substitue l’avis du prêteur ou des agences de notation au contrôle des citoyens et de leurs représentants.

Ce procédé n’est pas nouveau, et il n’est pas lié à un homme ou à un régime particulier depuis l’indépendance du pays. Il traverse les régimes, parce qu’il appartient à un même système de pouvoir qui s’est succédé à lui-même.

Sous Maaouiya Ould Taya, notre pays était cité en exemple par les institutions de Bretton Woods, en pleine expansion du néolibéralisme. Il a atteint le point d’achèvement de l’initiative PPTE en 2002 et a bénéficié d’un allégement de dette au titre de l’IADM en 2006. Mais le FMI lui-même l’a reconnu ensuite : la découverte de fausses déclarations de données en 2004-2005 a ruiné cette réputation de pays performant, et les programmes de 1999 et 2003 avaient été conçus sur des données erronées. Le « bon élève » avait falsifié ses copies. Et roulé dans la farine les experts les plus futés du système institutionnel financier international, renvoyant la question tumultueuse de la « dette cachée » d’un pays frère à une comptine pour enfants…

Le régime issu du coup d’État de 2005, puis celui de 2008, ont été conduits par des officiers qui avaient servi au cœur de l’appareil sécuritaire du régime précédent. Sous Mohamed Ould Abdel Aziz, les partenaires ont salué la stabilité macroéconomique et les grands chantiers. Cette décennie s’est pourtant achevée devant les tribunaux : sur la base d’un rapport parlementaire transmis à la justice en 2020, l’ancien président a été condamné à quinze ans de prison ferme, avec confiscation de ses biens immenses. Pendant ces années, les indicateurs des bailleurs n’avaient rien vu venir. Ou ont fait semblant, tant était écrasante la réalité des faits de prévarication et d’abus des biens publics.

Le pouvoir actuel n’est pas né d’une rupture avec ce système. Le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani a été le partenaire de son prédécesseur avant leur rupture brutale. Ce rappel ne vaut aucun procès d’intention. Le président actuel affiche une volonté de tourner la page des fausses redditions des comptes et appelle au dialogue national pour des réformes profondes du pays. Mais la reconnaissance d’une volonté affirmée interdit la naïveté : lorsque les mêmes méthodes de communication accompagnent un système qui s’est prolongé d’un régime à l’autre, il revient aux citoyens, et non au gouvernement lui-même ou aux bailleurs, de vérifier.

Tout cela, en plus de l’expérience similaire de pays voisins, enseigne une chose simple : l’approbation d’un bailleur n’a jamais valu certificat de bonne gouvernance. La Banque mondiale a elle-même reconnu, dès le rapport Wapenhans de 1992, l’existence en son sein d’une « culture de l’approbation » où le volume prêté l’emporte sur la qualité de l’exécution. Reprendre sans recul ses chiffres comme preuve de réussite nationale, c’est confondre la générosité souvent factice du prêteur avec la vertu supposée de l’emprunteur.

4. Quand l’État se contredit lui-même

Les démentis les plus cinglants aux bilans flatteurs ne viennent pas de l’opposition. Ils viennent des propres institutions de contrôle de l’État.

En octobre 2025, la Cour des comptes a remis au Chef de l’État son rapport général 2022-2023. Ses constats étaient assez graves pour que, quelques jours plus tard, une vingtaine des trente responsables cités soient relevés de leurs fonctions, puis que six anciens hauts responsables, dont un ancien ministre, soient inculpés et placés sous mandat de dépôt pour détournements présumés de deniers publics. Le président de la Cour a pourtant affirmé publiquement que les audits n’avaient révélé aucun cas de fraude ou de détournement. Cette contradiction, entre ce que les contrôles révèlent et ce que le discours officiel consent à reconnaître, est en elle-même révélatrice.

En août 2026, l’Inspection générale d’État a rendu public, pour la première fois, son rapport d’activité, conformément à une obligation de publication adoptée en 2025. Sur près de 33 milliards d’ouguiyas de dépenses contrôlées en 2024 et 2025, elle a relevé des irrégularités dont l’impact financier dépasse 2,37 milliards. Fait décisif pour notre propos : la commande publique concentre à elle seule près de 60 % de ce montant, avec des paiements pour des travaux non réalisés ou non conformes, des pénalités de retard non appliquées et des surfacturations. Or, c’est précisément par la commande publique que transitent les financements des bailleurs.

La société civile ne dit pas autre chose. L’organisation Transparence Inclusive (OTI), fondée en 2023 par d’anciens sénateurs, cadres et personnalités, a documenté de graves manquements dans la gestion du projet Aftout ech-Chargui. Et, dans l’Indice de perception de la corruption 2025 de Transparency International, la Mauritanie obtient un score de 30 sur 100, parmi les pays qui ne parviennent pas à maîtriser la corruption.

Que la publication de ces rapports constitue un progrès, nul ne le conteste. Mais publier ne suffit pas. Tant que les recommandations restent sans suite, que les sanctions frappent quelques exécutants plutôt que les chaînes de responsabilité, et que ces constats n’entrent jamais dans les « bilans » présentés aux Mauritaniens, la transparence restera une vitrine.

5. L’angle mort des bilans officiels : l’économie de l’ombre

Il y a plus grave encore. Les bilans des bailleurs, comme ceux du gouvernement, ne portent que sur l’économie formelle : celle qui figure dans les comptes nationaux, les budgets et les rapports de programme. Or une part considérable de la richesse circulant dans notre pays échappe à cette comptabilité. Corruption, détournements, trafics de toutes natures qui empruntent les routes sahéliennes, commerce non déclaré, flux financiers opaques et blanchiment : cette économie parallèle, cachée, ronge le pays comme une gangrène ou plutôt comme un cancer.

Car l’infrastructure réelle des politiques de l’État à l’égard des populations n’est souvent pas cette économie visible, formelle et comptabilisée, dont on présente les bilans en grande pompe. Elle est le plus souvent, au contraire, cette économie cachée qui fonctionne en réseaux occultes, où s’entremêlent, en un système inextricable, intérêts publics et intérêts privés. C’est là que se décident, bien plus que dans les documents officiels, l’attribution des marchés, l’accès aux ressources, les carrières et les loyautés.

Le mal ne tient pas seulement à son existence, que l’on retrouve ailleurs. Il tient à sa porosité manifeste avec l’économie formelle. Les capitaux d’origine douteuse ne restent pas dans l’ombre : ils s’investissent dans l’immobilier, le commerce, parfois dans des entreprises attributaires de marchés publics, et se fondent ainsi dans l’économie officielle. À l’inverse, une partie des ressources publiques, y compris celles qui proviennent de financements extérieurs, peut être captée par des circuits qui échappent à tout contrôle. La frontière entre les deux mondes est d’autant plus floue que ceux qui devraient la garder en tirent parfois profit.

Dès lors, que valent des bilans qui ignorent ce qu’ils ne voient pas ? Un taux de croissance, un solde budgétaire ou un volume d’engagements peuvent être flatteurs tandis que la richesse réelle se concentre et s’évade, que la pauvreté persiste et que l’État s’affaiblit. Le procès de l’ancien président l’a montré : des fortunes considérables ont pu se constituer au sommet de l’État pendant des années où les indicateurs officiels étaient jugés satisfaisants, voire flamboyants. Tant que la lutte contre cette économie souterraine ne sera pas au cœur des politiques publiques et des conditions posées par les bailleurs eux-mêmes, les meilleurs chiffres resteront une façade, un trompe-l’œil.

6. Ce qu’il faudrait reconnaître, et ce qu’il faudrait exiger

Soyons justes. Ces financements sont pour l’essentiel concessionnels ou accordés sous forme de dons. L’encours dû à la Banque, 651 millions de dollars, reste soutenable. Les besoins du pays en énergie et en infrastructures sont réels. La question n’est donc pas de savoir s’il faut emprunter, mais comment, pour qui, et avec quel contrôle.

C’est pourquoi les citoyens sont en droit d’obtenir des réponses précises. Quel est le taux de décaissement de chaque projet, et lesquels accusent des retards ou des annulations ? Quels résultats mesurables ont été atteints avec les montants déjà décaissés ? Comment ces investissements sont-ils répartis entre Nouakchott et l’intérieur du pays ? Quelles sont les conditions de réforme attachées à l’appui budgétaire de novembre 2025, et pourquoi ne sont-elles pas débattues publiquement ? Quelles garanties existent pour que les marchés financés par ces fonds ne profitent pas à des entreprises liées à des circuits de blanchiment ou de corruption, et les bénéficiaires effectifs de ces entreprises sont-ils publiés ? Quelles suites ont été données aux recommandations de la Cour des comptes et de l’Inspection générale d’État ? Quel rôle l’Assemblée nationale joue-t-elle dans le suivi de ces fonds ?

La Mauritanie n’a jamais manqué d’argent promis. Elle a manqué de transparence sur l’argent dépensé. Le bilan d’une politique publique ne se mesure pas aux engagements obtenus à Washington, mais aux résultats vérifiables à Boghé, à Kiffa, à Néma ou dans les quartiers de Nouakchott. C’est à cette aune, et à elle seule, que les Mauritaniens jugeront.

Gourmo Abdoul Lô, 27 septembre 2026